Accepter une rupture de modèle ?


Maria-Carmela Mini
Directrice de Latitudes contemporaines, festival international de la scène contemporaine, Lille

Il y a des phrases de poètes sur lesquelles peuvent se bâtir des projets, et c’est bien cela leur force, leur pouvoir. Celle sur laquelle j’ai bâti en partie le projet Latitudes Contemporaines est de Rabbi Nahman de Bratslav : « Ne demande pas ton chemin à quelqu’un qui le connaît, tu risquerais de ne pas pouvoir te perdre ».

Cette phrase ne peut que résonner fortement en cette période extraordinaire où chacun·e d’entre nous, directeur·rice·s de structures culturelles, voyons les annulations de nos programmations et de nos festivals se succéder. Après être passé·e·s par l’incrédulité, l’hésitation, l’espoir, voire la résistance, les annonces du gouvernement nous ont mis devant une réalité : nous devons faire face à l’inconnu.

Pour repenser un projet, il faut accepter la rupture du modèle qui le précède, décider de se perdre en chemin et laisser la place aux possibles. Revenir à la source, à l’essentiel, à sa raison d’être et nous reposer des questions simples : que construisons-nous ensemble ? Quelle est l’implication de nos projets sur un territoire ? Quelle est la plus-value apportée pour ses habitant·e·s ?

Depuis la création de Latitudes Contemporaines, à travers notre festival et l’ensemble de nos projets de création, de production et d’action culturelle menés tout au long de l’année, nous nous sommes efforcé·e·s d’être les porte-paroles d’artistes portant un regard critique sur le monde. Non pas pour en faire un récit négatif, mais un récit lucide qui permet à l’imaginaire de le réinventer sous une forme fictionnelle.

Nous n’avons de cesse de donner une place aux artistes qui, tel·le·s des lanceur·se·s d’alerte, mettent le doigt sur ce que personne ne veut voir, sur ce que l’on s’obstine à rendre inaudible. Nous n’avons de cesse de mettre la culture au cœur de la société, de travailler de manière transversale avec les champs socio-éducatifs, médicaux, sociaux et caritatifs afin de permettre l’accès à la culture à tout·e·s. Nous n’avons de cesse de construire des passerelles pour faire « commun ».

Alors que nous traversons une période où l’accroissement des inégalités sociales, culturelles, éducatives, médicales,mais aussi l’individualisme, la mauvaise gestion de l’accueil de réfugié.e.s, les crises écologiques croissantes et les montées des nationalismes provoquent la perte d’un récit commun, le COVID-19 nous met face à nos responsabilités. Ce virus est là comme pour nous dire : quel monde souhaitez-vous ? Quels sont vos rêves communs ? Quelle est la place de l’humain ? Quelles sont vos utopies communes ? Vos récits communs ?

Dans mon texte d’annulation du festival, j’ai évoqué ce qui me manque le plus dans cette période de confinement : ce sont ces quelques secondes de silence qui précèdent « le noir salle » avant que le spectacle ne commence. Rien n’indique que le spectacle va commencer et pourtant, le silence s’installe. Peut-être devrais-je dire : la communion s’installe. Au-delà des spectacles, ce sont peut-être ces quelques secondes de communion que nous venons chercher dans les salles de spectacles, ce besoin du commun…

Il est certain que nous allons sortir de cette période avec de nombreux défis à relever. Nous allons devoir faire face à des difficultés économiques, logistiques, organisationnelles. Nous allons devoir soutenir les artistes qui auront payé et qui payeront, pour notre secteur d’activité, le plus lourd tribut, avec l’annulation de tournées, de productions, de résidences. Il nous faudra les soutenir et les accompagner au mieux. Il nous faudra travailler autrement avec nos partenaires, avec les publics, et s’inscrire davantage sur nos territoires. Il nous faudra se concentrer sur ce qui nous lie, l’éducation, la santé de chacun·e, la protection de nos environnements naturels, la culture. Ce sont bien ces priorités que nos gouvernant·e·s doivent prendre en compte.

Il nous faut utiliser cette crise exceptionnelle comme le fondement d’un nouveau pacte social, et ainsi, retrouver un chemin pour pouvoir à nouveau nous perdre.