Festivals et crise sanitaire : des questions sans fin


Benoit Thiebergien
Directeur du Centre International des Musiques Nomades et du Festival Détours de Babel à Grenoble

Le Covid-19 vient de balayer dans son sillage tous les festivals de printemps, et une bonne partie de ceux de l’été, à ce jour. De la grand-messe de l’industrie de la popularité qui rassemble des dizaines de milliers de festivaliers à la petite manifestation en milieu rural portée par une poignée de bénévoles, il ne fait pas de distinction. Le virus circule partout, sans état d’âme…

Le Festival Détours de Babel a fait partie du premier wagon des festivals annulés mi-mars, au début du confinement. En l’espace d’une annonce officielle, tout s’est effacé d’un coup ! Plus rien, une équipe sidérée, désorientée et désœuvrée du jour au lendemain, sans y croire vraiment, après plus d’un an de préparation à peaufiner minutieusement chacun des 80 concerts et spectacles et autant de moments d’action culturelle comme une mécanique de précision qui doit être vérifiée, ajustée, adaptée jusqu’au dernier moment afin que chaque pièce s’articule savamment dans l’architecture éphémère du temps festivalier : technique, logistique, accueil, administration, réservations, voyages, sécurité, etc. Une construction en équilibre instable dont la réussite tient à chaque fois de la magie d’un souffle commun, d’une effervescence collective qui porte l’ensemble du premier jour jusqu’à la clôture.

Un art du temps, une partition, un récit ! L’annulation n’est pas un reset, mais une suspension… Que faire des sons, des œuvres, des projets musicaux réduits au silence, privés d’écoute ? De tous les artistes invités, « désœuvrés », coupés net dans leur élan d’une création fragile mais précieuse, d’une tournée si difficile à monter, d’une rencontre attendue avec un auditoire nouveau et des professionnels. Une obsession pour tous : rejouer !

Aujourd’hui, dans le silence du confinement, toutes les pièces détachées de cette mécanique festivalière attendent le mode d’emploi d’une hypothétique reconstruction. Comment remettre tout cela sur pied, dans quelles conditions, en aura-t-on les moyens ?

Les rouages tournent à vide, grippés par l’incertitude : annuler, reporter, maintenir, dédommager, négocier, déplacer, attendre, reprendre, s’adapter, rassurer, jongler avec les agendas, gérer l’anxiété, attendre les décrets. Un Tétris inextricable…

Et puis vient le doute. Faut-il compenser le vide de l’annulation du moment par un trop plein dans les mois qui viennent ? Le public en déconfinement sera-t-il au rendez-vous ? Ne faut-il pas faire un arrêt sur image, et prendre le temps de repenser la suite, plutôt que de tenter un couper/coller dans l’urgence ?

Car on n’arrête pas de le dire, après la crise sanitaire, ce ne sera plus comme avant, il faudra s’habituer à l’incertitude, au doute, au principe de précaution, à la distanciation sociale. Sans parler de la crise économique qui s’annonce redoutable.  

On se laisse à penser alors à une forme de ralentissement du tempo, de « sobriété culturelle », plutôt que de contribuer à une surproduction de nouveautés artistiques à l’obsolescence programmée qui s’enchaineraient de saison en saison dans une compétition pour des parts de marché d’un public qu’il faut conquérir à tout prix.

Grands ou petits festivals, urbains ou ruraux, les logiques sont différentes mais les questions restent les mêmes.  

Que propose-t-on et à qui s’adresse-t-on ? Que reste-t-il de la communauté éphémère que représente le public après la rencontre ? Comment celui-ci transforme en retour notre projet artistique et culturel ? Comment maintenir le lien, échanger un récit partagé, générer l’envie de cultiver son propre talent autant que d’apprécier de celui des autres, relier l’intime au collectif ?

Le monde culturel va devoir changer ses habitudes face aux effets de la crise. Sortir de ses postures, de ses itinéraires balisés, de ses vieilles querelles public/privé, et participer à la solidarité collective du « jour d’après ».

Les festivals ont des atouts dans leur jeu. Souplesse, réactivité, prise de risque, adaptation aux territoires, aux évolutions sociales et aux aléas économiques. À condition de revoir leurs missions, d’adapter leurs formats, d’abandonner la production hors-sol pour mieux développer leurs racines rhizomatiques avec l’ensemble du champ culturel et social.

Au sortir de la crise sanitaire, ils seront des rendez-vous collectifs précieux pour renouveler une culture de la relation et rouvrir les frontières d’un imaginaire replié par l’anxiété d’un monde fragilisé mais à réinventer.