Annulation de festivals : mode d’emploi


Bernard Faivre d'Arcier
Ancien directeur du Festival d’Avignon

J’aurais préféré rester dans l’Histoire comme le seul directeur à avoir dû annuler une édition du Festival d’Avignon ! Même en 68, le festival avait pu aller à son terme tant bien que mal, amputé d’une partie de son programme dans la confusion générale. En 2003, le festival fut annulé dès son ouverture à cause de la grève reconductible des intermittents du spectacle en révolte contre les décisions gouvernementales qui remettaient en question une partie du régime « d’allocations de non emploi » des artistes et techniciens du spectacle vivant et de l’audiovisuel. Cela ne fait pas de moi un spécialiste de l’annulation des festivals mais je puis noter les ressemblances et les différences entre 2003 et 2020.

Dans un cas comme dans l’autre, les grands festivals d’été ont été annulés les uns après les autres comme un jeu de domino. Cette année, c’est un événement extérieur au monde de la culture qui produit ces extinctions en cascade : la règle du confinement qui s’impose aussi bien aux spectateurs qu’aux artistes et techniciens. Cela laisse malgré tout le temps aux organisateurs d’avertir leur public, de stopper l’engagement de leurs dépenses techniques et logistiques et de se concerter avec les compagnies théâtrales et chorégraphiques invitées. En 2003, ce fut une décision prise à chaud, au cœur d’une multitude de discussions, controverses et manifestations engendrées et soutenues par les artistes eux-mêmes et leurs représentants, qu’il s’agisse des syndicats ou des coordinations nées spontanément ici et là.

À cette époque, les lieux de représentation étaient montés, les spectacles étaient en cours de répétition, les logements étaient réservés, les vols et les billets de train aussi. L’équipe du festival se présentait au complet avec sa cohorte d’intermittents, de vacataires, de stagiaires. Bref, toutes les dépenses avaient été engagées, la billetterie avait été mise en place et plus de 70 000 billets avaient été délivrés. C’est dire que l’annulation, finalement prononcée quelques jours après la date d’ouverture officielle du festival, le fut au terme de plusieurs semaines de négociations et de discussions de toute nature y compris assemblées générales, sit-in et défilés. La bouilloire avignonnaise était en surchauffe, In et Off confondus : tout le monde était là, tout le monde pouvait prendre la parole sauf peut-être les spectateurs eux-mêmes qui avait préparé, planifié et payé leur séjour mais qui découvraient, une fois sur place, une situation inédite. L’annulation est donc survenue au terme d’une période assez longue d’incertitudes. D’autres festivals prévus avant Avignon avaient déjà fait l’objet d’annulations brusques et tout le monde sentait que le mouvement de contestation n’allait pas s’arrêter de lui-même. Au ministère de la Culture, à cette époque, on croyait que la vague n’emporterait pas ces grands monuments que semblaient être Avignon ou Aix-en-Provence. Mais il s’agissait bel et bien d’un tsunami.

Tandis qu’en 2020, les festivals meurent dans la discrétion, voire la solitude. Un simple communiqué suffit et tout s’arrête, ce qui permet sans doute aux organisateurs de limiter une partie de leurs dépenses et par conséquence leur futur déficit d’exploitation. Ce qui, au demeurant, pénalise les festivals qui comptaient sur une grande partie de recettes propres lesquelles ne se feront pas. Point de débats, de mobilisations des spectateurs, d’appels citoyens, pour affirmer la place de l’art et la culture dans la société moderne 

Avignon sera donc désert cet été car les règles de confinement seront prolongées, de droit ou de fait, le tourisme lui-même étant à l’arrêt. Ce n’était pas le cas en 2003 car une grande partie des spectateurs avait déjà programmé sa venue et ils étaient restés dans la région puisqu’il s’agissait de leurs vacances. À défaut d’aller au théâtre, ils allaient visiter les musées ou les vignobles… En outre, une partie du Off avait malgré tout continué à jouer et les professionnels qui, eux aussi, avaient programmé leur séjour, poursuivaient leurs rencontres et leurs discussions au Cloître Saint-Louis, le QG du Festival était resté ouvert tout au long du mois de juillet. Et on y refaisait le monde…

Les conséquences financières seront donc assez différentes. En 2003, le déficit du In était important, puisque toutes les dépenses techniques ou de personnel avaient déjà été engagées et que tous les contrats avaient été honorés. Le marché informel du Off avait été entamé mais n’avait pas disparu. En 2020, la situation ne sera pas la même. Le déficit du In sera limité. En revanche, le Off va vivre sa période la plus difficile et la situation des intermittents va être beaucoup plus dramatique dans les mois qui vont suivre. Quant à l’économie locale, elle va être beaucoup plus sérieusement malmenée cette année qu’elle ne le fut en 2003 ce qui n’est pas peu dire.