Notre responsabilité


Paul Rondin
Directeur délégué, Festival d'Avignon

« Se préparer au pire et espérer le meilleur », c’est une devise que l’on emprunte volontiers à l’astronaute John Young lorsqu’on fait de l’événementiel qui comporte notamment une part forte d’impondérables.

N’en déplaise à certains commentateurs des réseaux — oisifs et mauvais connaisseurs de leur sujet — dans ces dernières semaines qui se sont étirées comme des mois, notre responsabilité était bien, dans un premier temps, à l’endroit de la dynamique du rêve puis, hélas, ensuite à celui de l’annonce du cauchemar. Aujourd’hui, nous sortons de la sidération, le réveil est douloureux, mais notre devoir — et c’est le mot — est de penser les conséquences particulières et collectives, et d’apporter des solutions de court comme de long terme.

L’urgence désormais première est d’éviter la précarité aux salariés permanents ou réguliers qui auraient dû travailler pour la 74e édition et qui sont des professionnels du spectacle à part entière, indépendamment de leur flexibilité d’emploi ou de leurs employeurs nombreux. Dans un second temps, qui se pense toutefois dès maintenant, il faut garantir la pérennité de l’outil, la continuité de l’activité et imaginer la relance. De l’association Festival d’Avignon jusqu’au secteur du spectacle vivant dans son ensemble, en passant par l’État et les collectivités territoriales, la réponse ne peut être que collective pour le collectif.

Dans les deux cas, il s’agit d’une responsabilité sociale et politique. Le Conseil d’administration du Festival d’Avignon, qui s’est réuni par visioconférence le 20 avril 2020, a validé à l’unanimité le plan d’annulation de la 74e édition et les mesures de maintien et de relance de l’activité présentées par la direction du Festival.

Le Festival d’Avignon va mettre en place des mesures d’accompagnement social, de soutien à la production artistique, de maintien de l’activité. Au total, ce sont plus de 430 emplois qualifiés qui seront maintenus ou indemnisés. Il s’agit d’un ensemble de mesures de préservation de l’emploi culturel, destinées à atténuer l’impact économique de la crise et à créer les conditions de la reprise d’activité. Ces professionnels du spectacle étant à 70 % des résidents du bassin d’emploi territorial, il s’agit donc aussi d’une mesure favorable à l’économie locale. Pour soutenir les équipes artistiques et la création, le Festival d’Avignon s’engage à maintenir les apports en coproduction actés pour les créations 2020. Même si les spectacles coproduits ne peuvent pas être présentés au Festival d’Avignon en 2021, ils pourront l’être dans d’autres lieux. Il s’engage également à sanctuariser l’enveloppe d’apports en coproduction pour la 75e édition, à mettre en place, avec les compagnies programmées lors de la 74e édition, les mesures d’accompagnement nécessaires en fonction de leur situation : indemnisation en cas d’annulation, report à l’automne 2020 ou reprogrammation en 2021. Enfin, le Festival d’Avignon s’engage à mettre la FabricA à disposition pour des résidences dès le mois de septembre, permettant ainsi aux équipes artistiques de terminer leurs spectacles. Ce qui précède alimente l’idée de maintenir un niveau d’activité et d’emploi lié à nos besoins structurels pour aider à la reprise de notre secteur. C’est à ce titre que nous souhaitons envoyer des signaux forts et entretenir le lien : dès que possible et jusqu’à décembre 2020, poursuivre nos actions culturelles et éducatives sur le territoire ; en juillet 2020, proposer un programme audiovisuel et numérique, notamment avec France Culture, France Télévisions et Festival-expériences, comme un rêve de festival ; à l’automne, organiser une « Semaine d’art » à Avignon, un temps fort où quelques spectacles prévus dans la 74e édition pourront être présentés au public.

Pour mener à bien l’ensemble de ces mesures, il faut souligner l’engagement, la constance et la vision à long terme commune à tous nos partenaires publics — l’État, la Ville, la Communauté d’agglomération, la Région, le Département — qui ont confirmé le maintien à 100 % des subventions prévues pour 2020. Saluons également la décision du premier mécène du Festival d’Avignon, le Crédit Coopératif, d’avoir immédiatement confirmé le maintien de son apport dans sa totalité.

Ce que nous devons protéger, c’est la capacité des artistes à produire et la faculté de ceux qui les accompagnent à mettre en œuvre, à être prêts pour les publics. Il n’est pas question seulement de reprendre une activité commerciale ou de divertissement, mais de donner à la reconstruction nécessaire de nos sociétés le temps et l’espace de la distance critique et du rassemblement émotionnel indispensables à la coexistence. Consolider les piliers de nos démocraties — la santé, la recherche, l’éducation et la culture —, ces missions d’intérêt général non solubles dans l’activité lucrative, ces services publics dont on a tant besoin lorsque notre frénésie d’activité est stoppée nette par des circonstances qui ne sont pas maîtrisables. Sauver une vie n’est pas une dépense, comprendre et penser la vie n’est pas un coût. Le Festival d’Avignon doit rester le formidable agrégateur et redistributeur qu’il n’a jamais cessé d’être, en service et au service.